Varèse, synthèses

Concerts Edgar Varèse 360°, Salle Pleyel, Paris, 3 et 4 octobre 2009.


Orchestre Philharmonique de Radio France
Asko / Schönberg Ensemble
Cappella Amsterdam
Peter Eötvös : direction
Anu Komsi : soprano
Jeannette Landré : flûte
Daniel Reuss : chef de choeur
Gary Hill : création images, mise en espace


On pourrait rire de ces vidéos de musiciens qui, après avoir fouetté leur instrument, se font ensuite fouetter en train de jouer. On pourrait s'étonner de la pauvreté des maillages 3D à l'écran issus des primitives des langages graphiques, sans aucun recul ni mise en perspective – si l'on peut dire : aucun étudiant en première année d'école d'art n'oserait les présenter tels quels.

On pourrait à l'inverse louer les qualités musicales démontrées au fil des deux concerts par Peter Eötvös à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Radio-France, de l'ensemble Asko / Schönberg et des choristes de la Cappella Amsterdam, proposant un Varèse fonceur et solaire. On pourrait s'extasier sur l'intelligence musicale de la soprano Anu Komsi cherchant toujours au-delà du texte, dans une œuvre au format aussi convenu – soprano et piano – que Un grand sommeil noir .

Mais rendre compte ainsi d'une tentative d'apport de l'image à la musique serait facile... et l'art est difficile.

Non, la seule question est ici celle de la conjugaison de la musique de Varèse et d'une création d'images dans le cadre si particulier de la salle de concert, ici la salle Pleyel, qui impose évidemment son format : trois grands écrans sont suspendus en fond de salle, derrière les musiciens.

La note d'intention de Gary Hill, concepteur du dispositif visuel, propose la thèse du « pourquoi pas » : on pourrait bien entendu jouer Varèse sans projection d'image, mais pourquoi pas le jouer avec, à une époque où, selon lui, notre environnement quotidien est saturé d'images imposées, où notre entour de plus en plus intime devient support de ces images, et où l'imagination, source fondatrice de nos images, est à sec.

Soit. Mais ce qui nous frappe chez Gary Hill est la toute-puissance de cette logique additive, celle d'un apport de l'image à la musique envisagé selon une "comptabilité" des affects. L'art des alchimistes, cher à Edgar Varèse, plaiderait dans ce sens.

La synthèse réussie peut-elle procéder différemment ? Selon le chercheur Francis Rousseaux dans son ouvrage Singularités à l'œuvre (Editions Delatour France), les synthèses réussies se donnent de manière multiple : par exemple, la filiation, comme synthèse, nous étonne quand elle conjugue génétique et ressemblance physique. Les rencontres entre les arts n'échappent pas à cette nécessité d'être éprouvées de manière multiple, selon des axes que l'on souhaiterait « orthogonaux ». Dans les arts du temps comme la musique et la vidéo, la synthèse doit bien entendu s'appuyer sur des rencontres, des accords, des « dissonances » ou des « consonances », des harmonies, des rencontres verticales instantanées. Selon nous, elle doit également et surtout fonctionner horizontalement, de manière contrapuntique. La dynamique entre les arts temporels associés serait proche du régime de la mélodie en musique, et fonctionnerait selon des stratégies temporelles d'anticipation et de mémorisation.

Dans ces vidéos accompagnant Varèse, où est le temps "bergsonien", qui laisse advenir chaque chose, en est la condition de possibilité, et tresse de manière irréversible les fils de la musique et de l'image, ne laissant plus deviner ce qui revient à chacune ? Aimez-vous le temps, Gary Hill ? N'étiez-vous pas dans des conceptions hors-temps de la vidéo, fondées sur la boucle, sur les plans statiques, sur des messages conceptuels supposés provocateurs ? Etiez-vous "en temps", Gary Hill ?

Paris, le 17 octobre 2009