Compositions-commentaires

Ce cycle de compositions d'Alain Bonardi présente un ensemble de pièces en hommage/commentaire/lecture d'œuvres du répertoire.

Il s'inscrit dans le cadre des concerts commentés Cantabile, comme forme originale de commentaire des œuvres jouées.

 


Après une lecture du Sonnet 104 de Liszt
(Deuxième Année de Pélerinage)

 

Nous commençons avec Emmanuelle Swiercz un travail de lecture et de réécriture créative d’œuvres de Liszt : il s’agit de transcrire le transcripteur. Et ce dans l’esprit du compositeur contemporain Luciano Berio, qui disait : « le meilleur commentaire que l’on puisse faire d’un opéra ou d’une symphonie est d’écrire un autre opéra ou une autre symphonie ».

Nous partons du Sonnet 104, et nous en proposons deux lectures, intitulées « Après une lecture de Liszt 1 et 2 », clin d’œil à la pièce « Après une lecture du Dante » de Liszt.

Liszt déborde et transcende le 19ème siècle et le romantisme, il est un précurseur : dans sa pièce pour piano La Lugubre Gondole de 1883, il déploie des dissonances que Schönberg ou Berg ne renieraient pas ; dans sa Dante-Symphonie de 1856, il imagine déjà un diorama, c’est-à-dire le défilement de toiles peintes pendant l’exécution par l’orchestre.

Après une lecture de Liszt 1 est une courte pièce pour piano qui, comme Liszt le faisait avec Widmung de Schumann, amplifie l’introduction du sonnet : de 4 mesures nous passons à 16. De même nous donnons un visage moins "tonal" au thème de Liszt, désormais exposé à la main gauche dans le grave.

Après une lecture de Liszt 2 : c’est de la coda du sonnet que nous partons, en opérant une transformation de ce matériau par un procédé électronique, la synthèse granulaire, qui permet de donner un caractère étiré, liquide et presque vocal aux éléments de cette coda. Ils sont repris en opposition avec l’introduction Agitato sur l’accord de 7ème diminuée.

 

 

 


ScherzEcho : compte-rendu de lecture du Quatrième Scherzo de Chopin

 

ScherzEcho rend compte d’une lecture, d’une analyse du Quatrième Scherzo de Chopin. Alors que le musicologue construirait son commentaire avec des mots, le compositeur propose un point de vue sous la forme d’une création qui n’est pas un pastiche, mais une transcription à la fois respectueuse et infidèle, authentique et fausse. Si l’original est destiné au piano, ScherzEcho est conçu pour violoncelle et piano.

Comment ne pas admirer la variété et en même temps la profonde unité des profils de huit mesures sur lesquels Chopin construit son Scherzo ? Chacun d’eux constitue un monde en soi, une micro-forme, et l’auditeur éprouve la sensation d’un espace ouvert qui pourrait presque le désorienter. C’est cette fluidité canalisée, cette liberté sous contraintes, cette mobilité sur place que nous recherchons dans ScherzEcho, qui est fondé sur le déploiement de groupes de neuf mesures, que nous souhaitons toujours différents et pourtant proches.

L’idée initiale de Chopin, proposant quatre notes si - do dièze - sol dièze – do dièze, est énoncée sans harmonie, à l’octave.

A la fois simple et neutre, cet énoncé peut emprunter des visages différents et se déployer plusieurs fois sans lasser. Nous le reprenons dans ScherzEcho en lui donnant une légère coloration harmonique.

Le lecteur l’aura compris, c’est bien l’esprit espiègle du Scherzo, son ton jamais très sérieux qui nous captive : quelque chose se prépare, ne cesse de se préparer et ne viendra pas, comme une danse qui ne démarrerait jamais vraiment. ScherzEcho propose un écho de cette fête feutrée, de cette intimité joyeuse.

 

 


Après une lecture du Deuxième Mouvement
de la Sonate Opus 38 pour violoncelle et piano
de Brahms

 

Dans Avant, je, Alain Bonardi explore le temps brahmsien, ses ramifications, ses retours-à, la Sehnsucht (littéralement une recherche de ce que l'on a déjà vu, et dans notre cas déjà entendu) que nous traduisons improprement par "nostalgie" ou "désir ardent". Dans le deuxième mouvement de la sonate pour violoncelle et piano opus 38, Brahms met en œuvre plusieurs stratégies de suspension du temps présent et de renvoi à un instant antérieur - en général perdu de vue, mais qui est l'événement fondateur du moment présent, celui qui a déterminé un avant et un après, celui qui a ouvert le présent de notre conscience ; par la répétition fréquente d'un motif à la fois amorce et fondation, par l'emploi de reprises variées, par une conduite mélodique très conjointe semblable à la chaîne du temps que l'on ne voudrait pas lâcher, Brahms interroge l'instant de basculement de notre conscience, et tente de nous y renvoyer, pour peut-être le franchir à l'envers.

Avant, je est destinée à être jouée juste après le deuxième mouvement de l'opus 38 de Brahms, et dans ce 'juste après', Alain Bonardi tente de nous renvoyer au 'juste avant' du moment présent, en reprenant certains principes de l'écriture de Brahms, en proposant des conditions d'un retour en arrière à l'instant où nous avons senti ce déchirement insensible, ce basculement vers l'ici-et-maintenant de notre perception. La pièce est construite en deux parties : une allégorie de la chute et un parcours métaphorique à l'envers, vers l'origine, vers le début du premier mouvement de la sonate de Brahms. L'auditeur est entraîné dans cet après du temps en quête d'antériorité : Avant, je...

Version pour piano à 4 mains et violoncelle : Emmanuelle Swiercz, Geoffroy Couteau, piano, Pauline Buet, violoncelle. Captation live lors du concert Cantabile du 13 avril 2010 au Théâtre du Ranelagh.

 

 


Souvent, vague-ment : après une lecture de Une barque sur l'océan de Ravel

 

La barque est retournée.
Allez, à l’eau !
Allez, à l’eau, halez, hissez l’eau, lissez haut,
sautez d’en eau, ôtez-vous d’un seau !

C’est souvent la vague qui commence : lorsqu’on la voit,
elle déroule le tapis bleu.
Quand on nage vers la vague, on est parfois en retard.
« Regarde celle-là, tourne la tête ! ».
Où ça ? Trop tard !
« Respire à droite, non, à gauche ! »
Où ça ? Trop tôt !
Quand on nage vers la vague, on est parfois en avance.
C’est souvent la vague qui conclut : lorsqu’on s’enfuit,
elle ferme l’horizon à double tour.

Souvent. Vague-ment.

La barque a toujours été retournée, de mémoire de poisson.
Elle flotte depuis des années au soleil.

C’est la barque à Maurice.

Souvent, vague-ment, par Emmanuelle Swiercz. Captation live lors du concert Cantabile du 22 juin 2010 au Théâtre du Ranelagh.

Sous la barque, sous l'océan, pièce électroacoustique inspirée par Une barque sur l'océan de Ravel, donnée lors du concert Cantabile du 22 juin 2010 au Théâtre du Ranelagh.